Gilbert Muller

 

Une petite histoire que m'a raconté Gilbert, qu'il tient du grand Père Haeffelin.

Un serpent orne notre porche et ce dernier est lié à un jeune enfant.

 

 

 

 Quatres petites histoires de Gilbert Muller

 

Le serpent amateur de laitages

et le Curé tenté par le démon des vers

 

PROLOGUE

 

Le présent récit est une légende. Il ne faut donc pas prendre tout au pied de la lettre. Il y a du vrai ainsi que du « liant » qui a été ajouté.

C’est essentiellement l’histoire du jeune ANTOINE dit « TONI » qui est mort si cruellement mordu par un serpent.

C’est aussi l’histoire de sa maman ROSE dite « RESI », de son « protecteur » Mr ANSELME, du Curé qui n’a pas de nom, de KRITLA la meilleure vache du village qui n’arrêtait pas de ruminer et qui se surpassait à produire le lait salvateur pour le jeune pulmonaire, du Néméton (le mot gaulois Néméton ou nemeto désigne le sanctuaire, dans lequel les Celtes pratiquaient le culte), et des ses ONDES, des dieux celtes TARANIS qui foudroyait ses ennemis et LUG le dieu suprême qui donnait les ordres à tous les autres dieux. Enfin le Maréchal de TURENNE (La bataille de Turckheim oppose le 5 janvier 1675 Frédéric Guillaume, électeur de Brandebourg commandant une armée austro-brandebourgeoise, au maréchal de Turenne, commandant une armée française), passe avec son armée et se repose un bref instant dans les ruines de la chapelle en compagnie de Monsieur De L’HERMINE qui écrira certaines choses intéressantes et qui, de ce fait, passera à la postérité.

Toute une petite saga. Enfin de nos jours des vignerons déjantés parlent d’aller en Hongrie où le fisc vous fait des cadeaux et où les pigeons rôtis vous tombent dans la bouche paraît-il. Et la vigne du NÉMÉTON, qu’est ce que j’en fais ? Je la prends sous le bras ?

 

Mais tout avait comme point de départ le récit d’un vieil homme viticulteur, qui le tenait de son père, lequel le tenait de son père à lui, et ainsi on remontait à la Renaissance lorsque vivait l’aïeul Mr ANSELME et le jeune TONI.

C’est donc le vieil homme qui a renseigné l’auteur au sujet de cette clé de voûte très vieille et toujours visible. Certainement que plus d’un passant a dû être pris de frisson et a dû regarder sous le lit le soir en allant se coucher. Mais ne rêvez pas trop de serpents. Ils ne touchent pas au lait. Par contre ils peuvent mordre si ce sont des méchants.

 

       

        LES SERPENTS MORDENT SI CE SONT DES MÉCHANTS

 

Les deux villages de Wintzenheim et de Wettolsheim sont séparés par une colline couverte de vignes. C’est là, au lieu dit Rotenberg où la terre a la couleur du sang, que mon ancêtre de la Renaissance ANSELME possédait des parcelles, la partie sommitale et alentour. Il m’arrivait de monter quelques fois, du moins lorsque mes jambes étaient encore plus jeunes. Je me laissais gagner par la quiétude du lieu, je contemplais le magnifique paysage à la ronde et j’allais lire les deux poèmes d’un anonyme qui au XVIIIième siècle d’après la vieille orthographe allemande qui avait cours, racontait qu’il était pris de ravissement et qu’il souhaitait y terminer ses jours. Peut-être, qui sait, l’anonyme s’y est il fait enterrer. Il est maintenant assis à coté de TARANIS et de LUG et festoie avec eux en levant un hanap de cervoise.

 

Je disais que la vue y est magnifique, princière. Plus d’un grand de ce monde n’a rien de semblable à s’offrir. Au sud on voit Bâle et les Alpes, en face dans le Schwartzwald on voit courir les cerfs, et au nord en étendant la main on peut cueillir la cathédrale de Strasbourg. Au pied de la colline, à Wettolsheim, on n’arrête pas de produire le vin. Que ferions-nous d’autre ? Un ami a été tenté d’acheter de la vigne en Hongrie et de se délocaliser parce qu’en Alsace les Welsches l’étranglaient totalement, le chagrinant encore sur la hauteur des pieds de vigne. Mais finalement il est resté. Adieu les vignes hongroises. Celles d’ici, celles de mes ancêtres me tiennent aux tripes. Je continuerai donc à être tondu par les Welsches, « tondre » avec la levée de soldats ayant toujours été leur souci premier. Ils ont même réussi à égarer le chèque que l’ami leur avait envoyé, illustrant ainsi leur sens de l’ordre. Maintenant l’ami doit faire un nouveau chèque en y ajoutant les indemnités de retard. Allez leur expliquer qu’ils détournent le fleuve Alfée au travers de leurs bureaux. (Mythologie Grecque : c’est le fleuve Alfée que détourna Hercule pour nettoyer les écuries du roi Augias. Les chevaux avaient du crottin jusqu’au poitrail). Mais vous y perdriez votre salive.

 

 

L’INTERVENTION D’HERCULE DES PLUS URGENTE

 

Sur ce Rotenberg se réunissaient, il y a bien longtemps déjà, les RAURAQUES. Cet endroit était devenu leur Néméton, leur colline sacrée où ils pratiquaient des rites étranges et pas toujours ragoutants. C’est là qu’ils invoquaient LUG et TARANIS et bien d’autres, et c’est là aussi, qu’entourés d’une palissade ou d’un RATI (mur de fortification en pierre) qu’ils ont dû y vivre un bout de temps. Il semble qu’ils aient creusé, car tout a été remué et il y a une fosse énorme qui pourrait engloutir une légion romaine. Il subsiste un puits et beaucoup d’éboulis (auxquels nous allons revenir). Le sous-sol ne vaut pas grand-chose comme pierre à bâtir. Tout s’effrite. Mais de cette colline se dégage un rayonnement tellurique que sentaient déjà nos lointains ancêtres et qui, en 2010, attire de nombreux sourciers. Justement ce rayonnement qui avait fait du bien au poète anonyme. Les Gaulois pour leurs Némétons recherchaient toujours les hauts lieux vibratoires. L’Eglise par la suite s’est appropriée ces Némétons y construisant chapelles et basiliques. Lorsque vous montez là-haut, vous emportez votre livre de cantiques et vous vous mettez à chanter et à glorifier le Seigneur. Là haut vous êtes beaucoup plus près du Très-Haut.

 

L’ancêtre Mr ANSELME était bien-portant financièrement, je vous l’ai dit. Cette colline était à lui, et outre cela, il était en train de construire sa maison, c'est-à-dire la maison que vous avez détaillée lorsque vous avez levé votre regard vers la clé de voûte du porche. Vous avez été intrigué par le gros serpent très visible qui a été taillé dans la pierre. Il tient quelque chose dans sa gueule, un quadrupède. Ce n’est pas un batracien, grenouille ou crapaud, ce qui serait dans l’ordre des choses. C’est quelque chose de nettement plus grave et je vais vous le raconter.

 

SUR LA CLÉ-DE-VOÛTE  UN SERPENT TIENT DANS SA GUEULE LA JAMBE D’UN QUADRUPÈDE

 

Mon ancêtre Mr ANSELME était en bons termes avec plusieurs personnes. Il était un peu le parrain comme on dirait de nos jours. Membre du Conseil Municipal, il avait l’oreille du Maire. Il désirait être agréable au Curé et présidait au Reitverein l’association sans but lucratif qui rassemble des fonds et qui vous accorde ou refuse des prêts. Enfin, il était en très bons termes avec une femme prénommée RÉSI. Nous allons voir comme de l’une personne on passait à l’autre. « Vas voir UNTEL, tu diras que tu viens de ma part et tu seras bien reçu ». Mon ancêtre protégeait la femme et  savait que le Curé désirait construire sur le ban communal une série de chapelles où il pourrait monter en procession à certaines fêtes, marchant à la tête d’une longue colonne avec oriflammes, les cuivres de l’orphéon, les petites filles attendrissantes avec des fleurs dans les cheveux, les dames de charité, les jeunes gens célibataires et les jeunes filles, les hommes en plein dans la vigueur et j’en oublie. Certainement que le Curé avait déjà songé à construire une chapelle au sommet du Néméton, là où les païens tenaient leurs réunions secrètes. Maintenant les églises et chapelles allaient supplanter ces temples du paganisme. Ces processions en grande pompe devaient d’ailleurs dissuader les âmes pieuses, les brebis égarées, à adhérer à l’HÉRÉSIE, lisez « le PROTESTANTISME », du moins à en croire les tenants de la CONTRE-RÉFORME.

 

-Monsieur le Curé, je sais que vous cherchez un emplacement pour construire une chapelle. Je vous offre la colline du Rotenberg qui est ma propriété. Faites une quête à l’église et mettez vous à construire une chapelle. Vous aurez toujours économisé le prix du terrain. Et rendez vous compte Monsieur le Curé, là-haut la vue somptueuse, les ondes bienfaisantes, le calme qui vous envahit, le désir de repos et la proximité du Très-Haut. Les jeunes mamans vont y converger avec leurs jeunes enfants. Il suffirait d’y mettre quelques bancs pour qu’elles puissent se mettre à l’aise et dégrafer leur corsage. Pour l’allaitement s’entend.

 

LÀ-HAUT, LA VUE EST SUPERBE LORSQUE LES JEUNES MAMANS DÉGRAFENT LEUR CORSAGE

 

Mais il y a tout de même un inconvénient.

- Lequel ? interrompit le Curé. Le diable habiterait-il là-haut ? Un diable qui serait resté sur place après le départ des Celtes ?

- C’est presque ça. Dans les éboulis il y a des vipères. Alors si de jeunes mamans y montent avec leurs jeunes enfants pour se recueillir et donner le sein, les serpents vont devenir déchainés à la vue des gouttes de lait et en flairant l’odeur.

- Que peut-on faire alors, leur demander de cacher leur sein et s’abstenir de donner la têtée ?

- Peut être, Monsieur le Curé. Il faudrait le faire savoir qu’il est contre-indiqué de donner la têtée ou de sortir tout ce qui ressemble à un sein de près ou de loin. Tout ce qui a trait au lait déchaine les serpents. Quant aux processions elles-mêmes, je pense que les vénimeux sentiront vibrer le sol avec tout ce beau monde qui va venir, ils vont déjà rester cachés dans les pierres. Un bon piétinement sera un gage de sécurité.

- Vous me rassurez, en partie du moins, Mr ANSELME, j’accepte donc avec reconnaissance, au nom de la paroisse ce legs de terrain à cet endroit. Le problème du lait peut être considéré comme résolu et je serais tenté de dire que je suis tout prêt à remballer les seins dès que les jeunes mamans approchent des éboulis, si bien sûr je me trouve par hasard sur place.

 

- Il y a encore autre chose Mr le Curé. J’aimerais que dans la chapelle vous m’autorisiez à mettre un bloc de grès dans lequel j’aurais fait tailler une maxime à ma façon, en latin.

- Ah oui ? Et quelle maxime ?

- J’y travaille avec opiniâtreté. Il faut que la rime soit riche. Mais je ne maitrise pas le latin. Voilà pourquoi ça traîne. Et vous, vous ne pourriez pas m’aider de ce point de vue là ?

-Mais, dit le Curé à ANSELME, mon latin est sommaire et je peux tout juste réciter la messe, des formules apprises par cœur.

-Bon, je vais voir pour trouver quelqu’un d’autre pour le latin.

 

LE CURÉ EST TRAVAILLÉ PAR LE DÉMON DE LA VERSIFICATION

 

- Alors, dit le Curé, après cette donation généreuse, je vais sans tarder passer à la cure prendre du papier et un crayon et monter là-haut faire une esquisse de ce que sera notre future chapelle.

Le Curé d’un pas guilleret monta au Rotenberg, s’assis sur une roche, posa son plan à coté de lui dans les éboulis et se mit à crayonner en évaluant les mesures. Un moment il se leva pour aller s’assurer qu’il ne s’était pas trompé dans les mensurations.

-« Ça colle à peu près » Enfin il reprit son plan, le plia plusieurs fois, et se remit en route pour le village. En arrivant au niveau des premières maisons, qui est ce qui se laisse glisser du plan ? Une vipère qui avait entendu marmonner le Curé au sujet des seins et du lait.

Le vénimeux se glissa par la clôture dans un potager. C’était la propriété de la famille de RÉSI, avec laquelle Mr ANSELME avait de bons rapports.

 

Or RÉSI arriva juste à ce moment avec un bol de lait crémeux et odorant… Il n’est pas nécessaire de vous expliquer le trouble qui s’empara du serpent.

 

DIA MÉLECH MÀCHT MER BESSER ÀS DER TRETT VU M’A ESEL.

 

- Ah TONI mon fils dit RÉSI à l’enfant qui attendait le bol, tiens voila ton lait quotidien. Tu sais que c’est KRITLA la meilleure vache du village qui le produit et l’intégralité de la traite est pour toi. Bois ce lait. Lentement s’il te plait. Qu’il te profite jusqu’à la dernière goutte. Tu es malade, mais avec ce traitement et le bon soleil tu vas guérir. Aie confiance mon fils et bois le lait. Et tu sais aussi que c’est Mr ANSELME qui te le paie, de même d’ailleurs que tes biftecks et le pain. Il est bon pour nous Mr ANSELME !

- TONI, le fils de RÉSI, âgé de 9 ans, était tombé soudainement malade en début d’année alors qu’il avait toujours été bien portant. Il toussait beaucoup et s’affaiblissait. Son teint devenait jaune. Il était devenu pulmonaire (tuberculeux). Et quand arriva la belle saison, sa mère eut l’idée de l’installer dans le jardin au soleil assis à une table, et de laisser filer les heures. Elle lui apportait quotidiennement son bol de lait et une tranche de pain noir.

-Cette tranche de pain, mange la « igmogt » (pain perdu ou morceaux de pain dans le lait). Tu la trempes dans le bol et tu la laisse enfler. Suce là bien. Ne perd pas une goutte. Il est hors de question que le lait de KRITLA nous le laissions aux poules. Ne perd pas une goutte, je te le répète. Ta santé est à ce prix.

 

« IGMOGT » LA CURE MAGISTRALE CONTRE LA TUBERCULOSE

 

KRITLA, comme dit plus haut, était la meilleure vache du village. Son propriétaire la menait pâturer dans les herbages les plus gras, près du château de la Martinsbourg au lieu dit de la Pfleck entre les pommiers plus que centenaires du lieu, et toute la production était retenue à l’avance pour le malade. On aurait dit que KRITLA se doutait de la charge gravissime qui était la sienne. Pourvu que personne n’ait l’idée saugrenue de la déplacer sur des cailloutis et qu’elle reste enfouie dans les herbes jusqu’au poitrail.

 

ANSELME se souciait beaucoup de TONI. Presque quotidiennement, il venait voir les progrès qu’il faisait, si les quintes de toux s’espaçaient, si son visage reprenait de la couleur.

-Tiens RÉSI, prends cet argent. C’est pour le lait de KRITLA, mais aussi pour le pain que ton fils doit tremper dans le bol, et aussi achète de la viande, de la bonne viande sanguine. Nous devons mettre de notre coté toutes les chances de réussite. Et s’il te faut encore des sous, tu me fais signe. Je viens souvent te voir toi et ton fils. Il est possible que les commérages clament par la voix du « journal vivant » que l’herbe du sentier est piétinée. Les langues vénimeuses, elles sont pires que les vipères du Néméton.

Mais j’ai l’oreille du Maire et RÉSI, si tu devais entendre quelque chose de blessant, je saurais les calmer. Je saurais découvrir dans les URBAIRES (appelé aussi TERRIERS, ou les registres des impôts fonciers) les impayés avec les pénalités de retard. Donc tu n’as pas de soucis à te faire de ce coté là. Je pense que les médisants vont la mettre en sourdine.

 

“WER DRACK ÀM STACKA HÀT, SELL NUR D’SCHNURA HÀLTA.”

(Que celui qui a à se reprocher quelque chose ferme sa gueule).

 

Mr ANSELME passait souvent sa main sur la tête de TONI.

-Aie confiance TONI. Je crois que ça va déjà mieux. Il me semble que tu as déjà pris quelque couleur. Continue ce traitement. Reste toujours au soleil, assis à cette table et surtout ne gaspille pas une goutte du lait crémeux de KRITLA. Tiens, voilà qu’un insecte est tombé dans ton bol. Je te l’enlève et continue de boire le restant du bol.

 

DRACK GET SPACK

 

RESI demandait aussi quelques nouvelles de la chapelle qui était en gestation.

-ANSELME, as tu rencontré le Curé ces derniers jours ? Lui as-tu donné le terrain pour la chapelle comme tu l’avais promis ?

-Oui RESI. Les travaux ont déjà commencé. Le Curé m’a montré les plans. C’est lui qui les à fait, en grande partie, assis dans les éboulis. Ce sera très joli. Je me vois déjà l’annoncer en chaire :

« Meine liebe Jünger. Unsera Kàpall werd a Prŭnkstück. Dr kenna eier stoltz fühla. Wia ma said :

 

“SCHÉNA LITT HANN SCHÉNA SÀCHA,

UN WENN S’ES NET HANN,

DNO LEHNS’S MÀCHA”

 

Trenka nur a Glessla Wii, un ehr junga Wiwer met eirem Kend, a bétzi Brŭschttéé schàdet oi net. »

 

-Qu’est ce que tu viens de dire il y a un instant ? Qu’il était assis dans les éboulis le Curé ? Rien que d’y penser, j’ai des frissons.

-Tu te mets martel en tête, RÉSI, il faut qu’un de ces jours nous montions sur le chantier. Bien que ce soit loin d’être terminé nous prierons pour TONI et pour nous deux. L’idée m’est venue d’une épitaphe et le Curé ne pourrait pas me le refuser. Je la ferai tailler dans la pierre et le bloc sera encastré peu avant l’achèvement. Tout le monde pourra la lire et il est question de nous deux. A vrai dire, comme elle sera en latin, peu de paroissiens pourront la lire, mais gageons que la traduction en alsacien va circuler à Wettolsheim comme une trainée de poudre. Je les entends déjà, ceux qui avaient remarqué combien piétinée était l’herbe du sentier qui relie nos deux maisons.

 

-Et quel est le libellé de cette sentence, Mr ANSELME, du moins la traduction en alsacien ?

-Pour l’instant, je ne veux pas être plus explicite. Je dois bannir les rimes pauvres ! Je te le dirai RESI, dès que ce sera au point.

-Tu fais beaucoup de mystère, Mr ANSELME. Je me demande bien quelle est cette allusion sibylline à nous deux. N’oublie pas de me communiquer le libellé de l’épitaphe dès que ce sera au point, dès que tu auras trouvé une rime riche.

 

UN PIQUE–ASSIETTE, ET DE LA PIRE ESPECE, GRIMPE SUR LA TABLE ET S’INVITE À LA BOLÉE DE LAIT

 

La vipère avait trouvé à s’abriter dans la rhubarbe et elle pointait le bout de son museau dès que RESI apportait le lait.

-Tiens mon fils. C’est pour toi. Tu vas déjà beaucoup mieux. Et je te le répète, n’en perd pas une goutte, même pas avec un insecte, ou un oiseau.

 

NET A MOL WÀS A SPÀTZ DAVU TRÀGA KENNT

(même pas ce qu’un moineau peut emporter)

 

C’est avec grand peine que le serpent devait se retenir en attendant que RÉSI

 s’éloigne. Et pendant que l’enfant était occupé à émietter son pain et à l’imbiber, il grimpa sur la table en s’enroulant autour d’un pied de table.

Soudain le serpent fut devant TONI et plongea aussitôt la tête dans le bol. Sa queue frétillait de plaisir. TONI, pris de frayeur resta immobile, le pain entre les dents.

-D’où sors tu ? Et qu’est ce que tu veux ? dit l’enfant. Tu veux du lait ?

TONI avait déjà entendu sa mère et Mr ANSELME parler des serpents du « Néméton » et combien ils devenaient incontrôlables dès qu’on parlait de lait ou même de seins de jeunes femmes. Il jugea prudent de laisser faire le pique – assiette et de ne pas le contrarier.

Il décida de ne souffler mot à sa mère. Le serpent repartit comme il était venu, par le pied de table. Puis comme il avait l’estomac chargé, il se traîna lourdement jusqu’à la rhubarbe.

-C’est singulier, se dit TONI. Il n’en a pas après moi. Il veut simplement son lait. Je parie que demain il reviendra de nouveau et si je le laisse faire, il va me laisser en paix. Sans doute veut-il faire des provisions et s’engraisser pour l’hiver prochain, pour qu’il puisse hiberner pendant plusieurs mois. Tout ça c’est bien beau, mais que va-t-il advenir de ma cure, qui doit me tirer d’affaire ?

TONI était irrésolu. Il n’osa pas en parler ni à sa mère ni à son protecteur, et tous les jours le serpent était là, tout frémissant comme s’il avait jeuné depuis six mois. Il plongeait la tête dans le bol, et quand enfin il la retirait, il ne restait plus rien, plus rien du lait de KRITLA. Par contre son ventre présentait une hernie.

 

LE SERPENT INCONTRÔLABLE DÈS QU’IL EST QUESTION DE LAIT

 

C’est ainsi que passèrent les jours et les semaines et lorsque ANSELME venait aux nouvelles :

-Alors mon gars, tu progresses ? Tes progrès sont lents pour ne pas dire que je ne vois aucun progrès. Les semaines passent. Tu tousses toujours et ton teint n’est pas bon. Pourtant KRITLA s’épuise pour toi. Bientôt l’été va pâlir. On glisse doucement vers l’automne. Nous avons prié à la chapelle ta mère et moi. Il faut qu’il y ait des résultats. Tu dois manger des doubles rations. Il faut qu’il y ait des résultats TONI. Je te laisse pour aujourd’hui. Avale ce lait et pas une goutte pour les oiseaux ou pour qui que ce soit.

 

Mr ANSELME QUE FONT LES RIMES RICHES ?

 

Les douces journées automnales étaient là. Le Curé venait voir Mr ANSELME ce que faisait le bloc de grès avec la sentence.

-Alors Mr ANSELME, la chapelle est en train de s’achever et si vous n’y voyez pas d’inconvénients, nous l’appellerons la « WALDKAPELLE ». Aucune allusion aux anciens esprits païens ! Que TARANIS et LUG dorment en paix et qu’on n’en entende plus jamais parler. Les serpents idem. Qu’ils meurent de froid là-haut ! Que plus personne ne me parle de serpents, de leur morsure et toutes les mauvaises choses qu’ils peuvent faire.

Mais je suis venu vous parler de votre bloc de grès. L’emplacement dans le mur est béant. Il suffira de l’y sceller. Mais que devient votre sentence ? Avez-vous trouvé quelqu’un qui puisse vous aider ? Ou demanderait-on trop cher pour cette petite traduction et la création de rimes riches ?

 

UMS GALD GET’S BUTTERWECKLA

(Pour de l’argent on reçoit des petits pains beurrés)

 

- Et ne me causez pas un arrêt cardiaque Mr ANSELME en me disant que vous voulez y mentionner les dieux païens TARANIS ou LUG pour lesquels, je développe des efforts extraordinaires pour qu’ils tombent dans l’oubli !

- Non Mr le Curé. Rien sur TARANIS. La voila cette sentence. Vous remarquerez que j’y mentionne le Christ. Ainsi que quelqu’un d’autre. Au cas où vous ne me l’auriez pas déjà appris, cela ne saurait tarder. Les âmes charitables, authentiques « journaux vivants » vont se charger de le diffuser.

Comme vous pourrez le remarquer, c’est un peu plus maladroit que du Virgile.

 

LE DÉMON POUSSE CERTAINS A S’ÉTRIPER À MORT

MAIS D’AUTRES S’ENTENDENT SANS PROBLÈME

SEULES RESTENT LES PAROLES DU RÉDEMPTEUR

PRIEZ POUR L’ENFANT VICTIME DU SERPENT

 

-C’est fort bien formulé dit le Curé. C’est vous qui l’avez trouvé ? Vous faites allusion à quoi ?

-Ceux qui sont dans la confidence comprennent les allusions et savent quels tourments me sont imposés. Que ceux qui montent dans cette chapelle et qui lisent cette sentence se souviennent que les liens les plus tendres peuvent recevoir un coup fatal par une belle journée d’automne, dans un potager, et assis devant un bol de lait « igmogt ».

Le Curé s’éloigna en s’interrogeant ce que ANSELME pouvait bien vouloir dire. Il l’apprit avant qu’il n’ait regagné la cure.

 

LA MORT DE TONI CAUSÉE PAR LE GLOUTON

 

On avait trouvé TONI gisant par-terre à coté de sa table avec deux petits points roses au sommet de la cuisse. Celle-ci était déjà enflée. Le récit qui va suivre provient de Charlotte dite « s’LOTTI » une voisine qui regardait par-dessus les murs et qui était au courant de tout, entre autres des relations d’ANSELME et de RESI.

Le vénimeux avait grimpé sur la table comme il le faisait tous les jours et avait plongé aussitôt sa tête dans le lait.

-Alors serpent, s’était écrié TONI, tu ne te préoccupes pas de ma santé ? Tu penses à tes stocks de graisse pour l’hiver ? Et moi qu’est ce que je vais boire pour me rétablir ? Il parait que je périclite de plus en plus. Tu veux avoir un mort sur la conscience ? Tu ne penses qu’à toi ! Maintenant j’en ai assez et je vais le dire à Mr ANSELME et à ma mère pour qu’on te sorte de ta rhubarbe et que d’un coup de bèche on te tranche en deux ou trois.

Le vénimeux comprit que ça commençait à devenir sérieux et après avoir reçu encore un coup de cuillère sur la tête, mordit à la cuisse : deux petits points roses.

ANSELME passa le potager au peigne fin, trouva le malfaisant dans sa retraite, et lui régla son compte.

 

TARANIS, IL ME FAUDRAIT UNE PETITE VICTOIRE.

 

Aux premiers jours de 1675 alors que le froid était piquant, l’armée de TURENNE venant de Rouffach passa par le Néméton du Rotenberg en allant affronter les Impériaux chez les « LOCHSCHSCHLUPFER » (surnom donné aux habitants de Turckheim).

-Alors TARANIS, une petite victoire pour la Couronne de France me ferait le plus grand bien. Elle permettrait de conserver l’Alsace. Tous ces vignobles doivent être très profitables pour le Trésor Public. Monsieur De L’HERMINE (un agent du fisc), notez bien combien de livres tournois (monnaie française) ça peut rapporter.

Et n’égarez pas vos notes.

 

ORDNUNG IST DAS HALBE LEBEN.

(C’est le désordre qui vous fera perdre l’Alsace).

 

-Asseyons-nous un bref instant au sommet de cette colline, où entre parenthèse, la vue est princière. Là-bas au nord, la ligne des Impériaux. Tiens, ces pierres ! On m’a dit qu’il y avait là une ancienne chapelle dont il ne subsiste que des ruines depuis la guerre de Trente Ans. Et ce bloc en grès rose ?

Une inscription. C’est du latin ! Qui sait lire le latin et peut me le traduire ?

-Moi mon Maréchal !

-Alors qu’y est il écrit ?

-Il est question de RÉDEMPTEUR et du DÉMON, Mais également de ceux qui s’étripent à mort, et aussi de ceux qui s’entendent sans problème.

La rime est riche, enfin, presque.

 

-C’est tout ? C’est énigmatique, Monsieur De L’HERMINE.

Maintenant la pause est terminée et nous continuons pour aller affronter les IMPÉRIAUX.

 

 

ÉPILOGUE 2010

 

Promeneurs ! Lorsque vous passez devant ma maison située rue Herzog après la fontaine et en direction de la montagne, levez votre regard au sommet du porche vers la clé-de-voûte, et si la porte est ouverte, demandez si vous pouvez entrer et vous verrez dans la cour le même motif du serpent qui mord quelqu’un à la cuisse. Il ne s’agit pas d’une grenouille ou d’un crapaud. Qui trouverait à y redire ? Mais de mon lointain ancêtre de la Renaissance, ANTOINE mort à l’âge de 9 ans et dont la lignée collatérale s’est éteinte de ce fait. Cette histoire du pulmonaire, qui s’en souvient encore à Wettolsheim ? Plus personne ! Les gens oublient. Mais dans ma famille on se la répète de génération en génération et il faudrait que quelqu’un la couche sur le papier. Pourquoi pas vous, cher passant ? L’accès le plus commode au Néméton du Rotenberg est à partir de Wintzenheim. La route y est très bonne. Si vous n’avez pas peur de vous promener là-haut, faites le décompte des très nombreuses chapelles qu’on y trouve.

Et ayez une pensée pour les vignerons qui se disaient « Il faudra qu’on continue à mettre un pas devant l’autre et à faire de la vigne, fidèles à notre pays. Que voulez-vous qu’on fasse d’autre ? Qu’on arrache notre vigne, qu’on la prenne sous le bras pour aller la replanter en Hongrie, dans l’espoir d’échapper au fisc ? ».

 

 

Le témoin principal, lointain descendant d’ANSELME, est Mr François H. de Wettolsheim.

                                                           Le BERLER du XXIe

 

Nota : il y a un problème de datation, mais qui n’est pas vital pour notre récit. Dans la maison du descendant actuel de Mr ANSELME, les sculptures sont en Renaissance, alors que sur la clé-de-voûte apparaît une date du XVIIIe. Comme tout le monde sait, le XVIIIe est postérieur à la Renaissance. Sans doute une modification ultérieure.

 

Pulmonaires : ancienne dénomination des tuberculeux.

 

Pour les choses intéressantes écrites par Mr De L’HERMINE, il faut lire sa relation de voyage en deux tomes où il est question de personnes que vous connaissez.

 

Il n’aura pas échappé au lecteur que Mr le Curé avait lui aussi attrapé le virus de parler en vers du haut de la chaire : dans le dicton alsacien parlant des

« schéna, Sàcha » et

« lehn’s màcha »

il y a trois syllabes communes, ce qui est déjà assez riche.

A l’époque de la Renaissance et du Classicisme (les rois Louis XIII et XIV) tous ceux qui avaient deux grammes d’instruction parlaient exclusivement en vers.

 

 

Textes Gilbert Muller